Actualités et débats

Pourquoi les femmes sont-elles encore considérées comme des sous-consommatrices de bière ?

Le 15 mai dernier, un article des Echos business donne la parole à Philippe Collinet, directeur de la communication chez Kronenbourg. Il y aurait pas mal de choses à dire sur cet article mais je me contenterai d’évoquer cette citation :

« L’année dernière, Kronenbourg alliait fruit de la passion et citron vert, cette année, les fruits rouges sont plébiscités. De quoi faire oublier l’amertume du houblon. « Les femmes sont très consommatrices de bières aromatisées. Dans un pays où la place du vin est forte, l’amertume est moins appréciée », explique Philippe Collinet, directeur de la communication de Kronenbourg. »

Peut-être que je m’offusque pour pas grand-chose ou simplement parce que je suis une femme aimant la bière, je ne sais pas, mais j’ai décidé d’y réagir. J’ai été à la fois triste et énervée de lire une chose pareille, alors qu’hommes et femmes essayent justement, aujourd’hui, de combattre le « sexisme ordinaire ».

Je me suis dit que je prenais peut-être mon cas pour une généralité : je n’aime pas les bières industrielles aromatisées, sucrées, mais j’aime l’amertume et les bières puissantes. Je ne suis heureusement pas la seule dans ce cas-là, mais sommes-nous une majorité de femmes à boire ces bières « d’hommes » ? Je ne pense pas.
La question que je me pose, c’est est-ce que nous avons réellement un goût plus prononcé, en tant que femmes, pour le sucré/l’absence d’amertume/l’aromatisé, ou bien est-ce qu’on a acquis ce goût parce qu’on a subi un lavage de cerveau par les industriels « La femme ne boit pas de bière, ou alors uniquement celles conçues pour elle » ? Je pencherais plutôt pour la seconde option.

Bien sûr, il y a des femmes qui aiment et qui aimeront toujours les bières aromatisées, et après tout, chacune fait bien ce qu’elle veut ! Mais n’oublions pas qu’il y a également des hommes qui aiment ces bières (Skoll, Desperados, ne sont-elles pas aromatisées ? Peut-on vraiment parler de bière ?).

Du coup, la citation de M. Collinet n’est pas totalement fausse – ce sont très certainement les femmes qui sont les plus grandes consommatrices de ces bières aromatisées. Mais ce qui m’exaspère, c’est que l’on prenne cela pour acquis et que l’on en fasse encore des généralités.  Qui a persuadé les femmes que la bière n’était pas une boisson faite pour elles ? Ben tiens, peut-être bien que Kronenbourg y a contribué. Sauf qu’aujourd’hui, il est temps de cesser de mettre des étiquettes à tout ce qui nous entoure, la bière n’est plus nécessairement la boisson bue par les hommes devant un match de foot, ou celle des hommes après le travail quand ils se retrouvent entre eux – autant de situations où la femme a été intentionnellement exclue pendant de nombreuses années.

Je ne cherche pas à m’attirer les foudres des anti-féministes en écrivant cela hein – c’est souvent un argumentaire très pauvre donc aucun intérêt – mais simplement à dire ce que j’ai vécu, ce que d’autres femmes ont vécu, et à souligner qu’il est grave de continuer à véhiculer des clichés pareils.

Avec cet article des Echos, c’est une fois de plus un homme qui parle au nom des femmes (on le voit dans bon nombre de sujets, pas que pour la bière hélas).
Mais si on laissait un homme – en-dehors des multinationales de bières – donner son avis, on pourrait lire ce genre d’article qui fait du bien et qu’on aimerait voir plus souvent.

« Alors c’est simple : il faut que nous autres gars, nous intégrions définitivement dans nos petites têtes que « les femmes » boivent ce qu’elles aiment. Pas ce qu’on nous a dit qu’elles aimaient, ni ce qu’on leur a dit d’aimer à grand renfort de matraquage publicitaire. Parfois, ça sera effectivement des choses douces, mais bien souvent, ça sera tout autre chose. » Laurent Mousson

 

Laissons un peu la parole aux consommatrices

J’ai demandé à des buveuses de bières – que je ne connaissais même pas – ce qu’elles pensaient un peu de tout ça. Elles ne prétendent pas avoir des connaissances particulières dans le domaine, mais ont le mérite de connaître leurs propres goûts.

=> Est-ce qu’on t’a déjà parlé de « bières pour femmes » ? Dans quel contexte ?

Marion, 26 ans, buveuse affirmée de bières belges : « Bière blanche, Despe, Skoll… C’est les bières qu’on me ramène parce que « je suis une fille », donc je devrais aimer ça. »
Camille, 26 ans, amie de Marion : « Ou dans un bar avec des amis, quand on voudrait t’imposer tel style de bière, ou bien ceux qui ramènent des bières en soirée « pour les filles ». Ou, plus largement, ça m’est déjà arrivé qu’on me serve d’office un Passoa car c’est « fruité », alors que je bois d’ordinaire du whisky. »
Lucie, 25 ans, amatrice de bières ambrées et brunes : « Je l’ai vécu au restaurant avec des personnes âgées essentiellement, qui voulaient absolument que je boive une bière blanche alors que j’avais demandé une brune« .  Elle rajoute : « Depuis l’apparition des « bières fruitées », j’en ai entendu parler par un ami qui, depuis qu’il sait que ce sont des « bières de femmes », n’en boit plus alors qu’il aimait ça.« 

Ca soulève d’ailleurs un autre problème : parce que t’es un mec, tu ne devrais pas boire de la bière aromatisée au packaging rose (bah oui ça nous est réservé !), ni du rosé pamplemousse ou du vin moelleux d’ailleurs – ça fait pas très viril.

J’ai posé cette question lors de l’entretien car c’est une chose que j’ai pas mal vécue en ayant travaillé dans un bar. C’est malheureusement trop ancré dans les mentalités que la bière est le domaine des hommes (le vin aussi d’ailleurs). Parfois, quand j’étais derrière le bar et qu’un client venait commander sa bière, je lui demandais ce qu’il voulait, ce qu’il aimait comme style (on avait une quinzaine de bières au choix). Immédiatement, il s’adressait à mon collègue homme pour commander sa bière, sans prendre la peine de me répondre (heureusement je travaillais avec une super équipe et mon collègue répondait juste « c’est elle qui s’y connait en bière, elle te conseillera mieux »). Quand des clients sont au restaurant et souhaitent des conseils pour choisir le vin, mon collègue leur disait « je vais chercher notre sommelier« . Et là ils me voyaient arriver, jeune femelle de 25 ans tout juste diplômée. Bizarrement, on ne me laissait pas vraiment suggérer quoique ce soit – « en fait on a choisi, on prendra celui-là« . Ah, de rien.
Bien entendu ces cas de figure n’arrivaient pas tous les jours, voire étaient assez rares, mais il faut bien vous dire que c’est assez blessant.

A ce sujet, j’ai reçu le témoignage de Noémie, qui nous fait part de sa propre expérience en tant que barmaid et qui raconte comment elle en est arrivée à élargir ses horizons :

En tant qu’étudiante j’ai trouvé un petit petit job de serveuse dans une enseigne de bar à bières. Lors de l’entretien, question fatidique : « qu’est ce que tu bois ou connais comme bière ? ». Euh… Desperados, Skoll, Leffe, je suis pas une grande amatrice.
Pas de problème pour mon employeur, je vais pouvoir tester et apprécier les bonnes bières afin de pouvoir bien les vendre.
Peu à peu je commence à découvrir les bières de tous les styles : blondes, ambrées, blanches, fruitées, brunes. Je commence par les fruitées parce que bon je suis une femme, j’aime pas trop la bière. Mais on en fait vite le tour alors je commence à élargir mes horizons avec les conseils de mes collègues. Et finalement je trouve mon compte chez les brunes et les ambrées. La légère amertume me va très bien et puis je tente les plus amères et j’adore ! Mais pour les brasseries plutôt industrielles et connues on en fait vite le tour alors je commence à faire mes propres recherches, stout, impérial stout, triple ambrée, irlandaises.. Y a vraiment un grand panel !
Problème : comment se rappeler de toutes les bières qu’on a goûtées, si on les a aimées, leur noms, etc.. On me fait découvrir Untappd qui est super pratique et là je découvre toute une communauté de fans et amateurs de bières. Pour moi étudiante en gestion, je veux ouvrir mon entreprise dans la bière et le must c’est que d’être une femme c’est un plus considérable ! Je trouve quand même cela très dommage que les femmes soient encore « catégorisées » avec les bières aux fruits et sans amertume alors qu’il y a autant d’hommes. Mais je suis très heureuse de voir que cela se démocratise et que de plus en plus de femmes mettent leur grain de sel, brassent de la bière et écrivent des blogs !

A toutes les femmes, j’essaie de les sortir des clichés et de leur conseiller des bières qui sortent de l’ordinaire et qui pourtant sont très bonnes. Les bières de chez Brewdog sont très attirantes avec leur parfum et leur goût floral et fruité, et pour les femmes qui deviennent un peu amatrices les noires framboises sont extra.

Lorsque j’ai posé la question « Qu’est ce que t’évoque la citation des Echos ?« , les réponses ont été unanimes. Lucie, Marion et Camille sont d’accord pour dire que c’est très (trop) réducteur, que c’est réduire la femme à une consommatrice de « sous-bières » exclusivement, que c’est mettre les gens dans des cases prédéfinies dont on essaye de se sortir depuis des années. Que c’est stupide de vouloir prédéfinir des goûts puisque chacun(e) a les siens, et il n’a pas été prouvé scientifiquement que nous avions un penchant pour telle ou telle substance.
D’ailleurs, notre discussion ne s’est pas cantonnée au domaine de la bière, mais nous a amenées à parler d’éducation, de professions… Pour en arriver au même constat. L’homme est viril, la femme est délicate. Donc on façonne d’après cette idée préconçue une bière qui suit ce schéma : douce, légère, sans caractère, séductrice. C’est ce que j’appelle ces « sous-bières », où tout est mis en avant sauf le malt ou le houblon.

Grâce à l’essor des brasseurs artisanaux qui nous proposent des styles beaucoup plus variés et de meilleure qualité, il est beaucoup plus facile désormais de faire comprendre aux femmes qu’elles n’aimaient pas la bière simplement car ce qu’elles buvaient n’était pas vraiment représentatif de la bière, au final (même si c’est 99% de ce qui est vendu dans le monde, certes). Et puis, je n’ai jamais entendu un brasseur artisan affirmer qu’il brassait telle bière pour les femmes ; j’ai toujours connu la bienveillance de chacun, lors de mes visites et rencontres, et n’ai jamais été victime de machisme mal placé. Comme quoi, un monde les sépare…

Les femmes dans le milieu professionnel brassicole

Je ne pense pas me tromper en affirmant que les femmes sont bien présentes dans le milieu, même si encore trop peu représentées.

Le combat que je mène ici, à mon échelle, à mon petit niveau, a déjà été rondement mené depuis des années par d’autres. Je pense notamment à Elisabeth Pierre, zythologue, auteure entre autres du Guide Hachette de la bière. Elle a créé le club Bierissima, qui met à l’honneur les femmes brasseuses ou travaillant en lien avec la bière. Une série de portraits, des témoignages, des animations, des rencontres, bref tout ce qu’il nous faut pour nous faire entendre et pour rappeler, comme certains semblent l’avoir oublié, que la femme et la bière ont entretenu un lien étroit de manière historique (qui brassait la bière pendant des siècles ?).

Et est-ce que les brasseuses produisent des bières pour femmes ? Ben, non. Nous sommes très, très loin des clichés habituels car on est là sur la réalité du terrain. L’une des meilleures bières brunes que j’aie goûtée à Bordeaux est brassée par une femme. Ma bière préférée découverte au Lyon bière festival est celle de Clémence, de la brasserie Thibord. L’une des premières cavistes de Bordeaux est une femme (Shari, du Bordeaux beer shop), et d’ailleurs l’une des consommatrices que j’ai rencontrée m’a dit aller chercher ses bières là-bas car Shari l’aide à sortir de ces clichés, à découvrir des nouvelles saveurs, à lui faire comprendre qu’il n’y a PAS de bières pour femmes.

Le délégué général du SNBI est en fait une déléguée, Garlonn Kergourlay, qui était aussi  commerciale et chargée de communication pour la Brasserie des Vignes.

Le Club des buveuses de bière à talons aiguilles regroupe plus de 2400 membres sur Facebook et contribue à l’éducation des femmes. Virginie di Gregorio, qui est une membre active de ce club, est aussi experte en bières et créatrice de Bières et Paroles.

Il est donc évident que pour sortir de ces idées reçues, beaucoup travaillent pour ouvrir le monde de la bière à toutes et tous par le biais de dégustations, de discussions. C’est d’ailleurs la réponse que m’ont donnée Camille, Marion et Lucie à la question « par quel(s) moyen(s) peut-on combattre ces idées reçues ? ».

Hommes, femmes, notre palais est le même ; le goût pour l’amertume, contrairement au salé et sucré, n’est pas inné. Tout dépend de notre éducation. Donc tout le monde est apte à apprécier l’amertume, il suffit juste d’y travailler. Et puis, je pense que l’on peut tous dire que l’on connait (ou qu’on est soi-même) une femme qui aime le café noir non sucré ou le thé. Comme l’a dit une brasseuse dans cet article,  « Je pense que le positionnement marketing des bières industrielles au siècle dernier a eu l’effet d’un lavage de cerveau.« 

Donc, je pense pouvoir parler pour un grand nombre de femmes, on ne veut plus voir ce genre de propos dans un article « Comment choisir une bière » :

Saveurs féminines
Pour les femmes justement, choisissez des bières douces. Pour l’apéritif, privilégiez celles qui sont pétillantes et légères comme la Faro, les Lindemans. Les saveurs fruitées (framboise, cassis…) sont très appréciées. Pour le repas, contrastez en proposant des bières qui ont un peu plus d’amertume mais sans excès. Les bières ‘blondes’ sont idéales car elles délivrent un arôme subtil et restent relativement douces. Elles ne prendront pas le pas sur les aliments.

 

En somme, je pense que Philippe Collinet s’est probablement appuyé sur des chiffres pour affirmer une énormité pareille, mais je tenais à dire à quel point il est grave de continuer à faire perdurer cette idée de « bière pour femme ». A cause de cela, je remets beaucoup en doute mes capacités, ma crédibilité, alors que j’ai travaillé dur pour connaître tout ce que je connais, pour être diplômée et reconnue. Je souhaite travailler dans la bière, mais j’ai peur de me lancer car j’ai peur des réactions puisque je suis une femme et que j’ai 25 ans. Donc ce genre de propos n’aident pas – du tout – à se sentir plus à l’aise, à avoir confiance en soi. Si vous continuez à matraquer les cerveaux avec l’idée qu’une femme n’aime pas la « vraie » bière, vous ne nous rendez pas service – vous ne rendrez service à personne d’ailleurs.

(8 commentaires)

  1. Carrément d’accord !! J’ai eu un copain qui commandait toujours des cocktails en bar et moi une pinte, je te laisse deviner devant qui on posait la bière au final… #cliché… Sans parler de « c’est pas très classe une femme qui boit de la bière et gna gna gna ! FUCK Moi j’adore les brunes et c’est pas près de s’arrêter 🙂

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    1. J’ai le même problème parfois au resto, quand je demande un vin rouge et que mon copain est plutôt vin blanc ; on ne prend pas la peine de demander qui a commandé quoi, comme si la réponse était évidente !
      Merci pour ce commentaire et la meilleure façon de dire stop aux clichés c’est de continuer à boire ce qui nous plait !

      Aimé par 1 personne

  2. Salut Carol-Ann, moi ce qui m’exaspère le plus c’est quand, les femmes elles-même se rangent dans ces clichés que le marketing leur a inculqué. Simplement pour dire que ce n’est pas toujours malheureusement que des hommes qui parlent de « bière de femmes » et qu’heureusement il existe de nombreux hommes qui combattent aussi ces clichés. Je ne sais pas si tu as eu l’occasion de voir le reportage France 5 du 21 Mai dernier mais, lorsqu’on arrive au rayon Despe, Skoll et compagnie, je parle volontaire de « bières pour les non initiés », ceux qui disent ne pas aimer la bière tout en terminant par le fait qu’il s’agit plutôt d’un « soda » que d’une bière en fin de compte (tellement il y a de sucres pour cacher la misère).
    Bref, encore un bon billet de ta part, continue d’écrire avec détermination, passion et émotion. C’est ce qui rend tes billets tips tops !

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    1. Entièrement d’accord avec toi et c’est peut-être quelque chose que je n’ai pas assez développé dans l’article : les femmes les premières se positionnent comme consommatrices non averties qui n’ont pas besoin d’en savoir plus ! J’en parlais encore tout à l’heure avec un brasseur, qui comme beaucoup de personnes, homme et femme, essaye de leur faire sortir un peu de ces clichés. J’ai vu le reportage (d’ailleurs bravo pour ce que tu as fait !) et cette expression est plus correcte, surtout qu’il y a beaucoup d’hommes qui boivent ces « bières » aromatisées. C’est mon côté un peu féministe qui a pris le dessus 😀
      Merci beaucoup pour ce commentaire et pour le partage !

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  3. Excellent article.
    La différence est effectivement uniquement culturelle, les femmes s’étant à juste titre distancées de l’image machiste véhiculée par la bière avant la révolution « craft ». D’ailleurs les femmes découvrant la bière actuellement sont souvent bien plus ouvertes à découvrir des bières très particulières puisqu’elles n’ont pas contrairement aux hommes un passé de « bières de masse ».
    Les groupes industriels brassant de la bière soi-disant pour les femmes sont bien sûr coupables de continuer le mythe de la différence de goût hommes/femmes, mais ce qui me chagrine le plus – comme l’écrit Tom ci-dessus – c’est lorsque des femmes (parfois des professionnelles de la branche – et non par but marketing mais en y croyant elles-mêmes) suivent le mouvement … Comme dirait le grand Laurent Mousson: « y a encore du boulot! » 😉

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