Actualités et débats

Retour sur le Grand Débat avec Happy Beer Time ; quand, comment donner son avis sur la bière

Mardi dernier j’ai été invitée par Thomas de Happy Beer time pour discuter en live sur Youtube sur une question en fait super complexe : peut-on parler négativement d’une bière lorsqu’on est blogueur ?

Plus on discutait et plus on soulevait des questions, un coup tu penses tenir la réponse absolue mais la minute d’après t’as un argument qui te fait dire le contraire… Donc désolée, j’ai toujours pas la réponse à cette question ! Mais comme je ne suis pas des plus à l’aise à l’oral et en vidéo (héhé), ça m’a donné envie d’écrire sur ce sujet pour tenter de clarifier un peu mieux mon point de vue et au final expliquer la ligne directrice de ce blog.

Ici, je ne parle pas encore négativement des bières. Vraiment ! Même dans l’article sur Mira, je ne parle pas de la bière en elle-même. Pourquoi ?
– j’ai de l’empathie (c’est ma seule qualité) ; même si je ne porte pas les deux fondateurs de la brasserie dans mon coeur, je ne voulais pas parler du travail du brasseur de l’IFBM qui fait juste son boulot. Donc malgré mon ton un peu piquant avec la brasserie, je me suis mise à la place du brasseur et je me voyais mal le descendre lui aussi.
– mon jugement était définitivement biaisé par ma prise de position par rapport à leur brasserie. Je n’arrivais plus à être objective car cette histoire m’a touchée de « trop près » pour que j’en fasse abstraction le temps d’une dégustation.
– (en vrai je l’ai trouvée sans grand intérêt donc même si je le voulais, je n’aurais rien à en dire haha).

Bref ce que je voulais faire surtout, dans cet article, c’était expliquer ce qu’on m’a appris à l’école, et pourquoi ça me semblait légitime de l’appliquer. Je vais beaucoup parler de vin, désolée d’avance, mais c’est plus facile pour moi sur ce coup-là. Je ne dis pas que c’est la seule et la vraie manière de procéder, ni que ça tient mieux la route que d’autres hypothèses, chacun se fait une idée et voilà la mienne.

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Souvenir des primeurs 2016 de Margaux !

Evidemment on t’apprend plein de choses en sommellerie, mais il y a des étapes primordiales avant de se permettre de critiquer un vin. D’une part, on t’apprend que le « par-cœur » est indispensable pour pouvoir ensuite mieux apprendre, et d’autre part que chaque note de dégustation a un but précis qui n’est pas toujours le même.

Je vais d’ailleurs commencer par les notes de dégustation et leur finalité. Il y en a plusieurs types, mais j’en citerai 3 qui me semblent assez pertinentes surtout concernant la bière : dégustation technique / dégustation commerciale / dégustation de concours.

Dégustation technique : comme son nom l’indique, on juge la technique du vin, sur des points précis. Ce sont des notes qui peuvent tenir sur 1 ligne ou 2, sans artifice ni fioriture. Du brut. Elles seront différentes entre un sommelier et un œnologue, par exemple. Un œnologue sera beaucoup plus pointu, plus précis – il a une formation scientifique – tandis que le sommelier est plutôt un « interprète » (c’est un peu réducteur de dire ça car les bons sommeliers peuvent être aussi précis qu’un œnologue). Ce que je veux dire par là, c’est que sur ce type de notes de dégustation, on s’en fout un peu de savoir si ça sent la framboise dans le verre. On peut la citer, bien sûr, mais il sera plus pertinent de parler de la qualité de la framboise – est-ce qu’elle est plutôt croquante, juteuse, sur l’arbre, mûre, trop mûre, en gelée, en confiture, en sirop ? Ce genre de données permet de mieux définir le cépage, le climat, donc la région et éventuellement l’AOC. Idem pour les saveurs, il y a peu d’intérêt à en citer huit à la suite sans logique ; on va plutôt s’intéresser à : est-ce que le vin est franc par rapport au nez, le développement est-il structuré, est-ce qu’il y a une trame, est-ce plutôt sucré, acide, amer… Et d’après ces faits, on en tire des conclusions : l’amertume peut provenir d’un manque de maturité du raisin, l’absence d’acidité peut indiquer le manque d’équilibre dans certains vins, etc. Bref on essaye de lister des faits, d’en tirer des conclusions (ou pas), de se baser sur du concret, d’examiner « à la loupe » ce qu’on a dans notre verre. Aucun jugement de valeur, pendant ces notes-là on ne te demandera jamais ton avis personnel sur le vin, on te demande si 1/ a-t-il un défaut 2/ si oui lequel 3/ si non comment se comporte-t-il, quels sont ses qualités et ses faiblesses. Ton avis on s’en fiche un peu (c’est ce qu’on m’a répondu en classe quand j’ai tenu à donner le mien un jour en dégust technique. Bim.)

Dégustation commerciale : ici c’est tout le travail ou presque du sommelier, vendre le produit. Là on peut se « permettre » de faire une liste d’arômes et de saveurs, pour mieux définir le caractère du produit, on ne va pas utiliser de mots comme « acide » (on dira plutôt « frais », « vif »), « pyrazine » (on peut parler de notes végétales à la place), etc. Le tout étant de donner envie, de donner un aperçu du produit en donnant envie de le boire, en influant positivement sur le client. Alors bien sûr il ne s’agit pas de mentir au client en lui vendant une Villageoise comme si c’était un premier cru de Bourgogne, mais il faut quand même être capable de vendre un produit correctement même si personnellement on ne l’aime pas ou ne lui trouve pas un grand intérêt. C’est d’ailleurs ce que je tentais d’expliquer dans le live avec Happy beer time ; faut savoir mettre ses goûts personnels de côté pour apprécier la technique de certaines bières.

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Je suis bien contente de ne plus avoir à m’habiller comme ça pour aller visiter des brasseries…

Précédemment je parlais du « par-coeur » qu’on t’impose à l’école. C’est comme dans n’importe quel domaine, t’es obligé d’avoir du bagage pour mieux frimer ensuite – « la culture c’est comme la confiture, moins t’en as plus tu l’étales« .

L’un de nos examens finaux était la dégustation à l’aveugle. Je le redoutais pas mal (mais finalement c’est ce que j’ai préféré). Donc pour s’entraîner à cela, il fallait un gros travail en amont, qui est une suite logique quand on y pense.
Un vin, comme une bière, peut mieux s’apprécier si l’on sait où il se situe – j’entends par là, quel style, quel pays, quel région – pour pouvoir dire si oui ou non il est ce qu’on attend de ce style. Donc pour ça, déjà, il faut en goûter pas mal du vin (35h de cours par semaine, on en a goûté) et surtout retenir le maximum d’informations.
Exemple, t’es en dégustation à l’aveugle. On te sert un vin rouge. Tes notes de dégustation doivent t’amener, logiquement, à trouver dans un premier temps le(s) cépage(s), voire la région, l’AOC, etc. Comment noter correctement un vin si t’es pas capable de savoir ce que c’est ? S’il se trouve que c’est un Pinot noir, tu peux pas dire que ça manque de corps et de mâche, vu que ce cépage n’est pas comme ça. Donc tu travailles en amont pour définir ce que tu as dans ton verre – robe peu profonde, arômes primaires fruités, cerise, et épicés, en bouche c’est plutôt rond, les tanins sont délicats, blabla, donc tu en déduis que c’est du Pinot noir.

TOUT CA POUR DIRE QUE. C’est super important de goûter un large, très large éventail de bières, vins, pour enregistrer tout ça dans sa petite tête et être plus pertinent dans ses notes de dégustations. C’est un VRAI travail, de s’aiguiser le palais. Ça prend du temps, tout le monde en est capable mais tout le monde ne le fait pas.

Revenons-en au principal sujet, la critique négative sur la bière. N’importe qui est capable de donner son avis sur une bière. Pas besoin d’être sommelier, zythologue, blogueur, journaliste – on sait si on aime ou si on n’aime pas. Par contre, expliquer pourquoi on n’aime pas, c’est un petit peu plus difficile. Par exemple, dire « c’est trop amer » n’est pas vraiment pertinent car nous avons tous une perception différente de l’amertume, et pour en revenir à l’importance du « par cœur », si quelqu’un dit d’une double IPA que c’est trop amer, bah… ça peut faire sourire. D’où l’importance d’avoir goûté plusieurs IPA avant.

Est-ce qu’un blogueur est mieux placé qu’un autre consommateur pour donner son avis ? Probablement pas. Il y a certains consommateurs qui s’y connaissent bien mieux que moi en bière et qui ne tiennent pas de blog pour autant. Là où, pour moi, c’est plus recevable, c’est quand le critique sait faire abstraction de ses goûts personnels, être objectif au maximum. Certaines personnes pensent que c’est impossible, qu’on juge forcément par rapport à ses goûts. Je ne suis pas d’accord avec ça, mais ça n’engage que moi hein.

En tout cas, sur ce blog, je n’ai pas envie, tout simplement, de critiquer des bières que j’aurais trouvées mauvaises pour x ou y raison. Je me donne le temps de goûter plus tard, de mesurer mon avis, de le construire un peu. Je ne suis pas là pour descendre un brasseur et son travail car je sais ce que ça représente. Par contre je n’hésiterai pas à aller le voir pour en parler avec lui directement. Si certains le font très bien, la critique négative, moi j’en suis incapable pour l’instant. Ça viendra peut-être ! Mais je préfère me dire que je suis là pour donner envie, initier à la bière artisanale, en parlant de ce que j’ai aimé (et ainsi inciter le consommateur à se tourner vers ces produits-là), mais pas pour dire « non, n’allez surtout pas acheter celle-là, la dernière fois elle était infectée ».

J’ai parlé de Parker dans la vidéo, parce qu’il représente pour moi tout ce que je déteste dans la critique (l’absence même de critique et d’argument, en fin de compte). Regardez Mondovino pour mieux comprendre, ou lisez ce passage d’un article du Figaro Vin :

«  La plupart des journalistes ont une influence sur la tendance du millésime, mais seul Robert Parker a une influence sur les prix « , résume François Lévêque, courtier en vins à Bordeaux. Une preuve ? « Dans la nuit qui a suivi la publication des nouvelles notations des bordeaux 2009, Smith-Haut-Lafitte (grand cru classé de graves), qui venait de se faire attribuer 100, a vu son prix doubler« , constate Angélique de Lencquesaing. De même, Léoville Poyferré (deuxième cru classé de saint-julien), sorti en primeur à 60 euros HT, s’échange désormais à 175 euros HT entre professionnels depuis sa consécration à 100/100. « Parker a une telle influence que même lorsqu’il se trompe, il a raison, résume Patrick Bernard, PDG de la maison de négoce Millésima. On peut estimer que les critiques ont le même rôle à jouer qu’une agence de notation. Ils sont là pour encourager les propriétés qui font des efforts sur la qualité, mais ils devraient également mettre sous surveillance les vins litigieux en refusant de les noter pendant deux ou trois ans  », juge-t-il. En ligne de mire, les propriétés qui présentent en dégustation des vins radicalement différents de ceux qui seront en bouteilles. »

 

Donc moi ça me dit rien de donner des notes, de donner mon avis sur tout et partout. Si c’est ce qu’on attend de moi, alors je suis désolée car je ne le ferai pas ici. Pourtant j’adore critiquer, hein, je le fais tout le temps, à chaque nouveau produit que je découvre. Mais je ne l’affiche pas forcément sur internet, sur les réseaux sociaux (j’ai vu jusqu’où ça pouvait aller...), je donne sans problème mon avis sur une bière en privé, mais je tiens pas à être de ceux qui ont le pouvoir de mieux faire vendre tel ou tel produit en l’affichant publiquement.

PS : si tu n’as toujours pas compris mon point de vue sur le sujet, c’est normal. Je ne suis pas douée pour faire des plans et être organisée dans mes idées. Mais merci d’avoir lu quand même !

Articles à lire sur ce sujet : celui-là et puis lui aussi

(2 commentaires)

  1. J’ai tout compris!!Je pense aussi que c’est bien mieux quand les bloggeurs parlent de ce qu’ils aiment.Ton créneau, ce que tu défends, c’est la brasserie artisanale et en ce sens l article sur mira est un cas à part. Tu as dénoncé une pratique néfaste à la brasserie artisanale et c’est ça qui t’as mise en colère. Si tu avais pas bien fait ton « job », ca aurait été de la diffamation et ton article ne serait plus sur internet. J’imagine que si tu vois encore des pratiques qui te déplaisent (des brasseries qui se font racheter, des fraudes sur l’étiquetage, que sais-je…), tu n’hésitera pas.Faire une critique négative de bière c’est plus délicat, parce que finalement, ça sert pas à grand chose pour la cause que tu défends et tu peux juste ne pas en parler. De plus, ta parole est amenée à peser, car les bloggeurs aujourd’hui peuvent avoir une influence sur la consommation. Ta responsabilité sera d’être juste même quand t es positive et surtout de rester INDEPEDANTE. Il y a trop de bloggeurs dans tous les domaines attachés à une marque. Bonne continuation.

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  2. Je viens de visionner la video du débat et de lire ton article (si si, ta position sur la question est claire ;-)) Comme je mets des « ratings » sur les bières que je bois depuis maintenant 30 ans – en tant qu’amateur – , je me permets de te donner ici mon avis et mes expériences sur la question:
    – tout consommateur est bien sûr autorisé à donner son avis sur un produit mis en vente
    – un avis – surtout si il est négatif – devrait être argumenté (il n’y a rien de pire que de se prendre 1 étoile sur untappd sans le moindre commentaire …)
    – la très grande majorité des brasseurs/brasseries que j’ai critiqués négativement – et qui en avaient quelque chose à foutre de mon avis – ont réagi de manière constructive (il n’y a que 2 brasseurs en Suisse qui souhaitent ma mort; bon, 3 peut-être). Beaucoup de petits brasseurs ne reçoivent aucun retour négatif un tant soit peu qualifiée et sont d’autant plus contents lorsque quelqu’un ose le faire
    – je n’ai jamais de plaisir à descendre une micro-brasserie, mais il y a certains comportements qui ne peuvent être acceptés: mettre en vente un batch infecté (surtout lors d’un festival, car sinon on peut toukours discuter du conditionnement chez le revendeur) en fait partie.
    – ne pas donner d’avis négatifs fait perdre leur signification aux avis positifs. A moins de s’appeler Michael Jackson. Et même là, en lisant entre les lignes, on pouvait trouver du négatif.
    – l’objectivité ou disons plutôt la notation en fonction du style fait sens dans le cadre d’un concours. Par contre mes ratings persos sont basés (mais pas que) sur une dégustation hédoniste (tout comme RateBeer) ce qui est à mon avis beaucoup plus utiles aux personnes consultant RB, BeerAdvocate ou Untappd.

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