« Tournée générale : la France et l’alcool » : que dit-on sur la bière ?

Victor Le Grand et Thomas Pitrel sont journalistes chez Society, et les auteurs de ce livre fraîchement paru aux éditions Flammarion.

Plus qu’un état des lieux de la consommation d’alcool en France, et pas vraiment non plus une étude scientifique sur cette dernière, Tournée Générale évoque « à travers 11 chapitres et 10 témoignages (…) un point de vue inédit sur une France qui a progressivement changé sa façon de produire et de consommer l’alcool. » Le livre explore plusieurs sujets, tous liés à l’alcool, sous forme de chapitres, d’un point de vue plutôt social, culturel ou politique : « L’alcool, arme diplomatique et politique » ; « La guerre des lobbys » ; « Le vin sans additifs fait du bruit » ; « Elles too : enfin la parité »

Mais le chapitre qui va m’intéresser, dans cet article, est évidemment celui qui traite de la bière artisanale.

Chapitre 8. Bière artisanale. Une révolution française

Un peu moins de 30 pages traitent de la bière artisanale en France, et abordent histoire, réflexion et problématiques qui animent la scène brassicole française.

Les personnes interviewées sont des acteurs et actrices de cette scène, au point de vue pertinent – Thomas Deck, de la brasserie Deck & Donohue, Maxime Costilhes, délégué général de Brasseurs de France, Jean-François Drouin, président du SNBI, Elisabeth Pierre, autrice et formatrice, Quentin Blum de DBI, etc.

On a aussi des chiffres, beaucoup de chiffres. Histoire de quantifier cette révolution. Les brasseries françaises étaient 146 en 2000, et ont atteint le chiffre de 1500 en 2018 (Brasseurs de France). D’après Jean-François Drouin, président du Syndicat National des Brasseurs Indépendants, la bière artisanale représente 8% du marché français en volumes.

Rappel, aussi, du rêve américain et de ses success stories qui donneront (ou pas) l’envie de se lancer aussi, un jour : Anchor Steam, criblée de dettes, rachetée par un certain Fritz qui deviendra le précurseur de l’IPA aux Etats-Unis ; Jim Koch, qui retrouve « par hasard » une recette de son « arrière-arrière-grand-père, brasseur en Allemagne », et fonde ainsi la Boston Beer Company qui produit la Samuel Adams que nous connaissons tous… De bien belles histoires. Pendant ce temps, la bière pâtit d’une mauvaise réputation en France, pays du vin, comme le mentionne Elisabeth Pierre qui raconte son expérience d’il y a quelques années.

Les auteurs retracent une brève histoire du passé brassicole français, jusqu’à arriver à la situation actuelle : pourquoi ce renouveau ?

Renouveau avec, tout de même, des pionniers en la matière : la brasserie Coreff en Bretagne et, bien sûr, la brasserie Thiriez, respectée de tous dans le monde entier (je vous jure). Hervé Marziou (biérologue que vous DEVEZ connaître) la qualifie de « meilleure brasserie de France » et, très honnêtement, c’est ainsi que je la désignerais aussi, si tant est que mon avis compte. En tout cas, c’est une brasserie que je recommande très souvent. Installée dans le Nord, c’est l’une des rares brasseries qui met à l’honneur les bières traditionnelles de la région et de la Belgique, sans faire des « bières lourdes, sucrées ».

On est donc sur un marché jeune, certes, mais pas dépourvu d’exemples français d’après lesquels s’inspirer. 

« Les dernières créations de brasseries, c’est souvent la même histoire : un ancien cadre dans une grosse boîte, 40 ans, qui en a marre de son job, ou des types de 30 ans qui ne passent même plus par la case « grosse boîte » et qui lancent directement leur entreprise. Ce sont soit des Parisiens qui veulent rester à Paris parce qu’ils ont toujours eu envie de marcher sur leur ville, soit des provinciaux qui montent à Paris pour la conquérir, soit des Parisiens qui en ont marre d’être en ville et qui s’installent en province parce qu’ils croient qu’ils y vivront une vie plus douce. » Pascal Chèvremont, ancien DG de Brasseurs de France.

Hm. Si j’avais voulu faire plus grossier je n’aurais pas réussi. Cette citation a du vrai, très certainement, mais c’est surtout un énorme raccourci sur ce qu’est la bière artisanale en France (et France ≠ Paris, au passage…).

Cette citation me laisse drôlement dubitative. On peut sciemment caricaturer quelques profils de « brasseurs » – on a toutes et tous en tête quelques noms de brasseries qui y ont plutôt vu une niche florissante qu’une passion. « La majorité des brasseries ont moins de deux ans parce qu’il y a des articles qui disent que brasser, c’est cool, mais ils auraient très bien pu faire du kombucha, si ça avait été la mode 2 ans plus tôt » comme le dit Thomas Deck. La passion, c’est beau oui, mais une brasserie reste un business à faire tourner. Par contre, le terme d’artisan est défini par la loi, et n’est pas censé être utilisé à tire-larigot pour mieux vendre…
Ce raccourci m’agace car il est effectivement réducteur et, si je n’ai certes pas de statistiques sur les profils des nouveaux créateurs (et créatrices, merci l’inclusion) de brasseries, je ne crois pas que Pascal Chèvremont en ai beaucoup plus. L’un des fondateurs de la Débauche était maréchal-ferrant, hein, si on veut des exemples. Le passage obligatoire dans les « grosses boîtes », c’était avant.
Toujours d’après l’ancien DG de Brasseurs de France, c’est « l’individualisation de la société qui a provoqué le renouveau de la bière ».

Puis vient l’inéluctable sujet des beer geeks : mais qui sont-ils ? « Comme leurs équivalents dans l’informatique, les jeux de rôle ou les mangas avant eux, les geeks de la bière se veulent le plus élitiste possible ». Ouh, un terme qui ne devrait pas plaire à un certain nombre. J’avais déjà écrit, il y a plus d’un an, le fond de ma pensée sur les beer geeks qui, pour certains, ont une forte tendance beer snobs, et mon avis n’a pas vraiment changé. Malgré les retours virulents que j’ai reçus en échange de cet article, qui ont juste confirmé mes propos, du coup.

La peur des beer geeks : « celle de la récupération et de la perte d’authenticité ». Personnellement, j’y rajouterais la peur de voir un produit underground devenir mainstream. 🙂

Le livre pose donc la question. La guerre des industriels versus les « brasseurs esthètes ». La guerre des syndicats qui aujourd’hui travaillent ensemble. La communauté « d’élitistes » qui se pavane devant « une canette de Cherry Wood Aged Double Rye IPA » sur un groupe Facebook. Le conflit entre produire local mais être incapable ou presque de brasser avec des ingrédients locaux puisqu’il n’y en a pas ou peu, et qu’on est bien loin de la vigne et du vin. Le risque de « restandardisation » de la bière tant on veut plaire à ces nouveaux fins palais – chose que j’interrogeais dans l’article cité plus haut. Le retour à l’équilibre et aux fondamentaux souhaité par certains brasseurs. Le « choc des cultures » entre « régionalisme et mondialisation », comme l’évoque Quentin Blum – promouvoir un marché de proximité mais explorer « tout ce qui se fait dans le monde ». La promotion de l’indépendance en France pendant que les industriels rachètent en masse les brasseries artisanales, et que certains artisans ici-même seraient prêts à « vendre leur âme au diable » parce que non, la bière ne rend pas toujours riche, et qu’on galère, en vrai.
Autant de contradictions qui sont soulevées par ce livre, qui l’ont d’ailleurs déjà été maintes fois auparavant par des amateurs ou webzines spécialisés comme Happy beer time, d’ailleurs cité.

Voilà, en très résumé, ce à quoi ressemble aujourd’hui la bière artisanale en France, d’après les auteurs et les intervenant(e)s. Est-ce que ça donne envie à un lecteur ou une lectrice non averti(e) de s’intéresser au sujet ? J’espère que oui, et j’espère que de plus en plus de monde tentera d’apporter des réponses à ces questions. En tout cas, je vous recommande vivement la lecture de ce livre, et pas seulement pour le chapitre 8 : tous les thèmes abordés sont intéressants, pertinents et nous invitent à une petite rétrospection sur notre consommation d’alcool et sur notre perception de celui-ci. Pour aller plus loin, vous pouvez écouter ce podcast de FranceInter, « Quel est votre rapport à l’alcool ? » dans l’émission Grand bien vous fasse !, dans lequel les auteurs de ce livre interviennent.

 

 

Un commentaire sur “« Tournée générale : la France et l’alcool » : que dit-on sur la bière ?

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  1. Merci pour cet article qui reflète bien les enjeux du monde brassicole français.

    Cela me donne envie d’ajouter ce livre à ma liste de lecture :-). Pour ma part, je pense que les brasseurs « opportuniste » ne feront pas long feu par rapport aux brasseurs passionnés. Nous avons de plus en plus le choix, « la bière du coin » ne sera bientôt plus un argument de vente, ce sera la qualité qui le sera.

    Je partage ton avis sur les beer snobs, la bière doit rester un produit artisanal accessible et non un produit de luxe pour une tout petite partie d’initiés !
    J’espère surtout voir devenir rapidement la bière un produit de terroir français avec des houblonneries et malterie poussant dans nos beaux paysages français !

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