Une histoire de la bière au féminin (1)

L’édition 2019 du Lyon Bière Festival a été, en plus d’être très chouette, l’occasion pour moi de prendre la parole lors d’une conférence sur un thème qui me plait particulièrement – les femmes et la bière. Accompagnée de Garlonn Kergourlay, on a discuté histoire, inclusion, anecdotes, sexisme, mise en valeur du travail des femmes dans un milieu encore majoritairement masculin.
L’ironie de tout cela, c’est que le débat sur l’inclusion et la mise en valeur des femmes et de leur travail qu’on a souhaité animer, fasse lui-même l’objet d’un débat sur sa légitimité. Parler des femmes ? Mais pour quoi faire ? Je lis partout que le milieu est « majoritairement bienveillant », qu’on devrait « arrêter de parler de sexisme si on veut l’arrêter » (?), qu’on se pose comme des victimes lorsqu’on parle d’inclusion, souvent confondue avec une soi-disant discrimination positive.
Très sincèrement, je ressens une immense fatigue face à ces arguments sans fond, autocentrés, dénués de discernement et de recul. Je préfère utiliser mon énergie pour écouter les autres, celles qui ont besoin de parler, qui en ont peur d’ailleurs, parce qu’on est vite cataloguée comme une « hystérique » si on parle un peu trop fort, ou comme une « victime » si on ose se plaindre d’un mauvais traitement. J’en fais les frais aussi, comme toutes celles qui parlent, ça amuse tous ces hypocrites qui ne restent que pour voir les prochains coups de gueule afin de mieux raconter, dans mon dos, que « Carol-Ann elle s’énerve un peu pour rien aussi » (oui, on vous voit, et vous êtes les pires). A tous ces gens-là qui ressentent le besoin de décrédibiliser nos prises de parole parce que ça ne va pas dans leur sens, parce qu’ils sont incapables d’écouter ce que les autres ont à dire, persuadés d’en faire assez de leur côté : il serait temps de se poser les bonnes questions. Vraiment.

Bref. Pour comprendre comment on est arrivé à une vision masculine de la bière, il faut revenir longuement en arrière. Je suis persuadée que pour mieux comprendre la bière dans sa globalité (ainsi que ses enjeux actuels), il faut la remettre dans son contexte, car l’ignorance est souvent ce qui provoque les pires remarques.

Il ne s’agit pas là de réécrire l’histoire avantageusement, au profit des femmes. Plutôt d’énumérer des faits, et d’en tirer des conclusions. L’Histoire est longue – très longue, et ce serait un travail fastidieux, même si passionnant, de se plonger dans l’histoire de chaque pays, de chaque civilisation, d’étudier leurs pratiques pendant des millénaires jusqu’à aujourd’hui. Pour cette histoire, dont voici la première partie, j’ai dû choisir des périodes, des époques, et des endroits bien précis.

Je ne suis pas historienne, mais je sais lire et me documenter, comme tout le monde ! Aucune théorie n’est jamais fiable à 100%, parce que l’art et l’archéologie ne parlent pas toujours facilement.
J’ai mis des références bibliographiques tout au long de cet article, si ça vous dit de lire sur le sujet. Pour que ce soit plus simple, et pour éviter d’aller en fin de page à chaque référence, je vous suggère de télécharger ce document ci-dessous, et de vous y référer en suivant les numéros entre parenthèse au fil de la lecture.


Naissance de la bière au Proche-Orient

Commençons par le commencement. Les découvertes récentes ont permis de dire que la « première bière », base de céréales fermentée, datait de l’époque du Natoufien (1). On se situe aux alentours du XIIIe millénaire avant notre ère, rien que ça. Avant cette découverte, on situait plutôt l’apparition de la bière au Proche-Orient au IVe millénaire – les sceaux-cylindres, qui documentaient le commerce dont celui de la bière, apparaissent vers cette époque – tout en gardant en tête que ça pouvait être encore bien antérieur.

C’est du IIe millénaire avant notre ère dont je vais parler ici ; l’écriture cunéiforme est apparue, et à cette période on a des vestiges archéologiques qui nous permettent d’ores et déjà d’inclure les femmes dans l’activité de brassage. Celles-ci brassaient dans un cadre domestique, tout d’abord – les femmes à la cuisine, ça ne surprendra personne 🙂 – mais on sait qu’elles pouvaient aussi tenir des auberges ou tavernes, où elles y produisaient et vendaient leur bière (2).

Ce qui atteste, en plus des fouilles archéologiques (travaux de Trümpelmann (3)), l’existence de ces tavernes, ce sont les textes, et plus particulièrement le célèbre Code de Hammurabi, daté d’environ 1750 avant J.-C. Tandis que la plupart des professions de ce texte de lois est au masculin, celle qui concerne le brassage de la bière est au féminin. (4) Ca confirme une chose : les femmes brassaient. Mais ça ne nous dit pas qu’elles étaient les seules à le faire, ni que les hommes étaient exclus. On peut se demander, au contraire, si les femmes étaient les seules concernées par ces lois, parce qu’elles étaient femmes, et donc susceptibles d’y faire n’importe quoi (la misogynie ne date pas du siècle dernier, hein). Ou bien pour s’assurer que les tavernes tenues par des femmes ne deviennent pas des maisons closes, où des femmes pieuses pourraient s’aventurer et devenir ainsi des femmes « de petite vertu ».(5) Une des lois mentionne justement : « Si une prêtresse s’introduit dans une taverne, elle sera brûlée vive. ». Ahem.

Je terminerai cette parenthèse sur le Proche-Orient en mentionnant la divinité consacrée à la bière, Ninkasi (ou Siris). Une divinité féminine – encore. L’Hymne à Ninkasi, qui connait de nombreuses traductions, est célèbre pour sa description précise du processus de brassage à l’époque (on se situe au XVIIIe siècle avant notre ère). Cette chanson révèle également le lien entre brassage et responsabilité des femmes pour l’assurer (6).

La production de bière en Egypte Ancienne

On reste dans un époque contemporaine de la Babylonie, mais on change de civilisation : partons en Egypte. Les Egyptiens sont connus pour leur bière, et la production de celle-ci en quantité (comme sa consommation). Par exemple, là où on pensait que les grands monuments égyptiens (pyramides…) étaient construits par des esclaves, on peut finalement affirmer qu’ils étaient le fait de travailleurs égyptiens payés, mais en ration de bière. Une monnaie comme une autre. En tout cas, depuis le IVe millénaire jusqu’au début de l’ère chrétienne, les Egyptiens consommaient de la bière, largement, quotidiennement.

La production de bière en Egypte est une activité bien documentée, notamment grâce aux nombreuses figurines et bas-reliefs retrouvés par les archéologues.
Dès l’époque archaïque, avant les dynasties (IVe millénaire), les brasseries sont présentes sous la forme d’ateliers de brassage, avec tout le matériel nécessaire – poteries, céramiques, cuves, instruments de chauffe – dans les temples, donc au service de la religion ou bien de la ville. La brasserie domestique existe, mais arrivera un peu plus tard (7).

On a retrouvé, en tout cas, de nombreux vestiges archéologiques permettant d’affirmer que les femmes exerçaient cette activité de brassage (voir l’image ci-dessus, une statuette de brasseuse, parmi d’autres), puisqu’elles faisaient également le pain. Boulangerie et brasserie étaient intimement liées. On peut retrouver ce lien sur les bas-reliefs du tombeau de Ty, à Saqqarah, figurant ainsi les scènes de travail du pain et de la bière (8).

Les divinités égyptiennes qui font autorité sur le brassage et la bière sont, une fois de plus, féminines ; la déesse de la bière Tenenet (ou Tjenenet) s’assurait du bon déroulé des brassins, et Hathor, déesse de l’amour et de la danse avant tout, était surnommée « Dame de l’Ivresse ». (9)

Et en Grèce, puis à Rome ?

La suite logique serait de s’intéresser aux Grecs puis aux Romains. Or, si on sait que les Grecs ont effectivement produit de la bière dès le IIIe millénaire (10), elle est rapidement supplantée par le vin, qu’ils considéreront comme une boisson supérieure, plus adaptée aux dieux, contrairement à la bière, « boisson des barbares« . (11)

La Rome antique hérite de cette pensée de la suprématie du vin, et va produire ce dernier jusque dans certains territoires conquis lors de l’expansion de l’Empire Romain en Europe occidentale. Les pays (actuels) tels que la France, la Belgique ou l’Allemagne sont des pays buveurs de bière, produite dans un cadre domestique par les femmes, toujours ; l’implantation du vin ne va pas arrêter cette pratique, d’autant plus qu’il est difficile d’accès dans les pays plus au Nord. La cervoise, produite en Gaule, va cohabiter avec le vin et ses vignes.

Après le christianisme (religion officielle de l’Empire romain au début du IVe siècle sous Constantin), la Règle de saint Benoît en 540 (qui entre autres régit la vie monacale) fixe l’autosuffisance des monastères, et c’est ainsi que les brasseries vont peu à peu s’implanter dans ces lieux.

Mes recherches n’ont pas été encore assez poussées sur cette période, mais j’ai pu lire de nombreuses fois que le brassage domestique et féminin n’avait pas cessé pour autant, et qu’il cohabitait avec celui des monastères. Etant donné que la bière des moines était à but non lucratif (puisqu’organisation religieuse) et exempt de taxes, il n’y avait à mon humble avis pas de concurrence, et donc pas de raison d’exclure les femmes.

Moyen-Âge & époque moderne en Angleterre : XIVe – XVIIe siècles

Pourquoi cette période, à cet endroit de l’Europe ? Plusieurs raisons à cela : la pratique du brassage, et la consommation de bière y sont bien documentées ; les femmes tenaient une place centrale ; le travail d’auteures sur cette période ont aidé à déterminer comment, ce qui était pendant des siècles un « travail de femmes » est devenu « un travail d’hommes » au moment où ce travail, le brassage, a donné trop d’influence et de pouvoir aux femmes.

La lecture des travaux de l’historienne Judith Bennett (12) a été le point de départ de toutes mes recherches sur cette période. A la base, je voulais parler de l’époque médiévale en France, et de la place des femmes dans le brassage ; ça me demandera encore quelques lectures approfondies avant d’en parler.

Et puis, au fur et à mesure des lectures, je me rends compte que la condition féminine au Moyen-Âge est un sujet d’études assez récent, dû en grande partie aux historiennes et essayistes féministes à partir des années 1970, avec tout de même des pionnières telles que Eileen Power (médiéviste, économiste) ou Alice Clark (13) dès les années 1920-30.

Revenons-en aux femmes du Moyen-Âge en Angleterre. Nous sommes en 1300 de notre ère. En Europe, les femmes brassaient leur propre bière ; l’auteur et ethnologue Bertrand Hell a écrit sur le sujet (14) en parlant par exemple des femmes brasseuses en Allemagne ; il en va de même en Angleterre, où le vin, importé, était cher, et où la bière était au coeur de la consommation quotidienne.

Elles brassaient de la ale, cette boisson à base de céréales mais sans houblon. Du XIIIe au XVIe siècle, ce sont les femmes qui sont les principales actrices dans la production de ale : elles sont appelées les alewives. C’est une activité à petite échelle, locale, désorganisée, mais tout de même régulée. On a donc à disposition des données et des registres permettant d’affirmer qu’elles étaient au coeur de cette « industrie ».

Les femmes brassaient chez elles, pour leur famille, et parfois un surplus qu’elles vendaient au marché. Elles pouvaient être mariées, et plus rarement célibataires ou veuves. Si elles étaient mariées, les revenus générés par la vente au marché s’additionnaient à ceux du mari ; si elles étaient non mariées ou veuves, elles profitaient de ces seuls revenus – et ils n’étaient pas toujours très élevés. Ce seront d’ailleurs ces femmes-là, seules, qui seront les premières évincées de l’industrie. (15)

Ce ne sont pas les alewives qui fixent les prix, mais une sorte de Conseil de régulation ; lorsqu’une ale ou une bière était prête, la brasseuse se devait de convoquer un aletaster, qui goûtait et déterminait ainsi la qualité du brassin et son prix le plus juste, d’après les prix du grain. Si le grain était peu cher, la bière devait l’être aussi – on ne margeait pas plus. (16) Bien évidemment, la plupart des brasseurs et brasseuses se gardaient bien de convoquer cet aletaster ; cela dit, ce sont les registres tenus par ce dernier qui permettent de mettre beaucoup de noms féminins sur le métier de brasseur. Les hommes, quant à eux, étaient plus rares.

Un changement s’opère à la moitié du XIVe siècle : l’Angleterre, touchée par la Peste Noire entre 1348 et 1351, perd au moins un tiers de sa population, voire la moitié selon certain·es historien·nes (difficile d’estimer).

L’ale connait un regain de notoriété ; difficile d’expliquer le phénomène, plusieurs causes sont suggérées. En tout cas, la population baisse, mais la demande reste élevée ; et il y a de moins en moins de personnes qui brassent. Peut-être parce qu’il y avait d’autres opportunités dans d’autres corps de métiers, et que le brassage n’intéressait plus grand-monde ; finalement, vers 1500, la population britannique retrouve quasiment le même nombre d’habitants qu’en 1348, mais avec moins de brasseurs et brasseuses pour faire de la bière et en vendre.

C’est ainsi que les alehouses, les tavernes, se multiplient. Les femmes vont continuer d’y travailler, d’y produire et d’y vendre de la bière. Elles approvisionnent un marché bien plus large qu’auparavant ; celles qui brassaient un surplus de bière 2 ou 3 fois dans l’année se retrouvent à brasser de manière plus constante. Les brasseuses occasionnelles tendent à disparaître. C’est devenu, peu à peu, une industrie, plutôt qu’une activité à petite échelle ; c’est aussi à ce moment-là que les hommes ont commencé leur mainmise sur le brassage.

La transition se fait de manière plus rapide dans les zones urbaines ; avec la professionnalisation de l’activité, les femmes (notamment célibataires ou veuves) n’avaient pas nécessairement les moyens d’agrandir leurs locaux, d’investir dans un matériel permettant une plus grande production. Des guildes de brasseurs se forment en ville, initiées par des hommes ; dans la majorité d’entre elles, les femmes sont exclues. (17) Si elles sont admises, elles occupent des positions peu considérées. Dans les zones rurales, les femmes vont cependant continuer de brasser jusqu’au XVIe siècle, mais quitteront, au fil du siècle, cette activité, pour diverses raisons (dont de nouvelles réglementations sur le brassage par les femmes seules, limitant ainsi leurs possibilités). Cela n’avait, bien entendu, pas grand-chose à voir avec leurs talents de brasseuses. Ce n’est pas leur manque de compétences qui les ont fait se retirer du brassage ; mais bien une organisation non inclusive pour la majorité des femmes (même si certaines femmes ont bien sûr profité des guildes), une structure économique non adaptée à leur réalité, des impératifs politiques et légaux freinant l’exercice de leur activité et, enfin, une réputation les diabolisant et les décrédibilisant.

En effet, alors que s’opère cette transition entre brassage domestique et professionnel, les portraits de alewives se multiplient, dans la littérature populaire, les caricatures, les pamphlets… Sur tous supports, se multiplient les descriptions peu flatteuses, voire insultantes, des alewives.

Le portrait le plus connu est celui dépeint dans un poème de John Skelton, The Tunning of Elynour Rummyng, daté d’environ 1517. D’un ton humoristique, Skelton décrit Elynour, alewife, comme une femme laide, répugnante, grosse et grotesque. (18) Son nez crochu et verreux ne cesse de couler, sa peau est flasque. Mauvaise brasseuse, mauvaise vendeuse, aux moeurs religieuses douteuses, qui trompe ses clients, qui les encourage à s’endetter… Skelton ne fait pas que sous-entendre un lien avec la sorcellerie, mais suggère aussi des rites religieux sombres célébrés à l‘ale.

Elinour Rummin, a notorious English ale-wife, 1624 | Wellcome Collection

Ces images de femmes laides, sales, aux pratiques hygiéniques douteuses sont nombreuses et répandues, tant dans la littérature que dans l’iconographie. Les brasseuses, des sorcières ? Même si Bennett ne fait pas explicitement de liens entre sorcellerie et alewives, beaucoup se sont déjà posé la question.

L’image moderne de la sorcière viendrait-elle des brasseuses médiévales ?

Il convient, avant de comparer les alewives à des sorcières, de remettre en contexte l’existence de ces dernières.

Les sorcières, les chasses aux sorcières, ne sont pas des mythes, des légendes urbaines ou des fantasmes nés dans la tête de féministes en quête d’une perpétuelle victimisation. Non. La chasse aux sorcières est un crime de masse, réel, et ce dans toute l’Europe. Lorsque des hommes ont été tués, car il y en a eu quelques uns, ils l’étaient à cause de leur lien, supposé ou réel, avec une sorcière.

Au XVe siècle paraît le livre Le Marteau des sorcières (Malleus maleficarum), diffusé à 30 000 exemplaires dans toute l’Europe, diffusion facilitée par la naissance de l’imprimerie en 1454 (19). N’importe quel prétexte pouvait être utilisé pour accuser une femme de sorcellerie ; chaque comportement pouvait être suspect. Comme l’a mentionné Marianne Hester (20), toute femme qui travaille, qui est veuve, éventuellement âgée, qui est pauvre, est une femme susceptible d’être accusée de sorcellerie. Une femme qui est en compétition avec les hommes dans des milieux tels que le brassage est également vulnérable.

La théorie de l’image moderne de la sorcière inspirée des alewives peut paraître un peu tirée par les cheveux, mais je vais tout de suite mentionner de quoi elle serait née.

Les quelques images d’alewives dont nous disposons sont, déjà, relativement évocatrices ; le portrait dépeint par Skelton également (on retrouve d’autres écrits tels que Pasquil’s Jests, un livre de récits humoristiques du XVIIe siècle, traitant d’une alewife tout autant sale et laide).

English alewife Mother Louse, C. Johnson, London, 1793 | George Glazer Gallery

Même si ces écrits humoristiques ou satiriques ne peuvent être considérés comme un reflet factuel de l’opinion publique, ils révèlent malgré tout une misogynie assez constante et, du coup, populaire et répandue. Les hommes brasseurs n’ont pas subi de telles attaques et souffert d’une telle réputation ; on critiquait plutôt les femmes qui jouissaient d’une certaine indépendance financière, dans un domaine peu à peu professionnalisé par les hommes. Ces attaques contre elles se sont d’ailleurs intensifiées après l’industrialisation du brassage, alors que certaines continuaient de brasser malgré la mainmise des hommes. Et c’est justement ce qui a, entre autres, poussé les hommes à chasser les sorcières.

Les victimes des chasses aux sorcières ont majoritairement été des femmes plus âgées (21), perçues comme des femmes répugnantes et laides, comme décrites dans le poème de Skelton. Des femmes capable de guérir, de manipuler les plantes – comme les brasseuses utilisant les plantes pour leur ale. Des femmes indépendantes financièrement, une fois de plus comme les brasseuses qui pouvaient vendre leur ale et percevoir des revenus.

Quels sont les attributs de la brasseuse que l’on peut rapprocher de ceux d’une sorcière ?
Sur l’image ci-dessus, on peut voir Mother Louse, alewife, portant un grand chapeau sombre et pointu ; il fait fortement penser à celui d’une sorcière, évidemment. D’après Bennett, ce chapeau permettait aux brasseuses d’être visibles et reconnaissables dans la foule du marché, pour indiquer où elles se trouvaient avec leur ale.
Le chaudron peut évidemment être associé au brassage, aux instruments nécessaires à la production de bière tels que les cuves. Avec, à l’intérieur, une mixture bouillonnante, agrémentée de plantes – rappelant une fois de plus l’image de la sorcière et de ses potions.
Le balai ? Je n’ai pas encore trouvé de sources primaires fiables, mais il est intéressant de noter que, d’après les dictionnaires anglais, un « alestake » était suspendu devant une alehouse, indiquant que la bière était prête à être achetée et consommée. Ce alestake était un bâton garni d’une guirlande ou d’un « bush« , sorte de buis ou branchage, semblable donc à un balai (voir image ci-dessous).

« Alehouse with alestake », in Chaucers Canterbury Pilgrims, 1909, Artist Angus Mac Donall

Enfin, l’image du chat, propre à la sorcière, pourrait être assimilée au chat présent dans la alehouse ou la demeure de la brasseuse permettant de chasser les souris venues manger le grain servant au brassage – mais aucune source fiable ne fait ce rapprochement.

Tout cela reste des suppositions, et l’association entre alewives et image moderne de la sorcière reste vivement contredite. Ca fera d’ailleurs l’objet d’un autre article, car il y a tant à dire, avec de nouvelles sources écrites et iconographiques. Il est difficile d’affirmer que les brasseuses ont été plus facilement accusées de sorcellerie que d’autres femmes. Cependant, les attestations iconographiques et littéraires font souvent le lien entre alewives et Diable, ou créature démoniaque – même lien établi avec les femmes accusées de sorcellerie, qui auraient pactisé avec le Diable.
Même si certains hommes ont pu être accusés d’être des trompeurs, des menteurs, lorsqu’il s’agissait de vendre de la bière, il n’y a que les femmes qui ont été victimes d’une réputation de prostituées à la sexualité débridée, aux moeurs légères, peu respectable. Les raisons à cela sont diverses et variées, et je dirais que c’est toujours d’actualité.

Je vais terminer cet article ici, et reprendrai la suite plus tard, dans un autre article. Je ne pensais pas que celui-ci serait si long (et me prendrait autant de temps à écrire).

5 commentaires sur “Une histoire de la bière au féminin (1)

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  1. Merci Carol-Ann pour cet article très documenté et enrichissant.
    C’est une très bonne idée de présenter l’histoire de la bière par le prisme féminin. Pour être franc, je ne pensais pas qu’elles avaient une part si importante dans le brassage à travers les ages.
    C’est en tout cas triste de voir qu’on te traite de victime ou d’hystérique alors que tu présentes des vérités sur le sexisme autour de la bière :-(.
    Je te souhaite bon courage pour faire prendre conscience au maximum de personnes.Quand on voit des bières qui cartonnent comme la levrette ou le terme que j’entends souvent « bières de filles », on y est pas encore 🙂
    A bientôt
    Thomas

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  2. avec la rigueur d’un historien, des sources devant les affirmations, et beaucoup plus de pincettes quand aux raccourcis, ça donne ça:
    https://braciatrix.com/2017/08/07/witchcraft-alewives-and-economics/
    https://braciatrix.com/2017/10/27/nope-medieval-alewives-arent-the-archetype-for-the-modern-pop-culture-witch/
    bonus: on peut difficilement l’accuser de biais par essentialisation de son caryotype, vu que c’est une femme 😉

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    1. Bonjour « brasseuse fouineuse »,
      Merci pour ce partage, on m’avait déjà fait parvenir cet article (les remarques méprisantes en moins).
      J’ai essayé d’apporter des nuances à mes « raccourcis » en précisant que rien n’était établi ni prouvé, mais ce n’était peut-être pas assez clair.
      Concernant les sources, elles sont disponibles en début d’article sous forme de bibliographie.
      Bien à vous.

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