Billet d’humeur : la passion aussi a ses limites

Ca fait un moment que je rumine sur beaucoup de sujets, et il me fallait un mot-clé sur le blog pour râler enfin : « billet d’humeur » me semble parfaitement approprié.

Aujourd’hui, donc, il sera question du travail gratuit.

J’en parle régulièrement avec les gens que je croise, du milieu de la bière ou non. Des gens qui ont une expertise dans un domaine. Qui sont passionnés par leur travail. Et, tout le temps, la même problématique ressort : être payé·e pour faire ce qu’on aime faire est extrêmement compliqué.

C’est un fléau qui touche surtout les travailleurs et travailleuses créatifs – photographes, graphistes, vidéastes, artistes – mais pas que. Apparemment, pour beaucoup, il est plus légitime d’exploiter une personne qui a un métier-passion plutôt qu’une personne qui travaille « par défaut ».

Les mots « collaboration », « partenariat », « visibilité » envahissent mes emails. Ces mots pas très clairs, qui supposent de fait une relation donnant-donnant, que je vois désormais bien plus comme du « gagnant-perdant ». Alors je vais expliquer une bonne fois pour toutes pourquoi c’est problématique pour moi, et pourquoi j’en ai terminé avec ce bénévolat.

Faire ce qu’on aime, c’est le but ultime – on te dit que quand tu seras grand·e, tu devras choisir un boulot que tu aimes, même si ça paye peut-être moins bien qu’un autre. J’ai mis des années à trouver ce que j’aimais faire au point d’y consacrer des heures par semaine, mais j’y suis parvenue, et surtout je m’y suis formée. Tout ça a eu un coût (en terme de finances, et de temps).

Est-ce que c’est ce milieu « niche » qui veut ça, celui de la bière artisanale ? Rien ou presque n’est vraiment structuré. Le métier de biérologue/zythologue n’est ni reconnu, ni protégé. Comme l’a écrit Guirec Aubert dans son dernier ouvrage La bière dans tous ses états, « On trouve aujourd’hui en France une poignée de biérologues, (…) ou zythologues, qui en font profession à temps complet ou partiel. A défaut d’une formation diplômante cadrée et reconnue, le titre de biérologue est libre de droits et repose sur la reconnaissance tacite du milieu brassicole ».


Le problème que ça pose : si tu n’es pas reconnu·e comme biérologue à temps complet, ton expertise n’aurait aucune valeur. Il est logique et heureusement admis de payer sa bière quand on va dans un bar ou dans une cave ; et ce service s’accompagne bien souvent des conseils du ou de la caviste, du barman ou de la barmaid. A croire que le fait d’avoir un lieu dédié aide à valoriser le métier-passion ; « oui mais bon, il/elle a un loyer et des salarié·es à payer hein ».
Mais payer des gens qui n’ont aucun établissement, qui travaillent pour eux, par passion, pour profiter de leurs conseils ? Boarf.

Ca suffit. Qu’on ne me reconnaisse pas en tant que biérologue ou experte en un sujet, soit. Mais dans ce cas, qu’on ne me demande rien : faites-le vous-même.

Parce que j’écris ici, sur ce blog depuis 2 ans, tout à fait gratuitement, n’aide pas à valoriser mon travail. Apparemment, écrire est un plaisir, écrire est facile ; pourquoi serais-je payée pour le faire ? Je répète : si ça n’a aucune valeur à vos yeux, faites-le vous-même. Ecrire un article, pour celles et ceux qui ne l’auraient jamais fait, c’est plusieurs heures de recherches, de compilation de lectures, de sources à croiser et à vérifier (car on trouve vraiment de tout et n’importe quoi quand il s’agit de bière). C’est. un. travail.

Je rebondis maintenant sur le thème des conférences. Au début, je les acceptais sans aucune condition, en me disant « oui mais ça m’aidera à me faire connaître ». Peu importe si je passais des heures, des jours à la préparer : je voyais la carotte au bout du bâton, l’ultime reconnaissance de ses pairs et du « public ». Je me suis foutu le doigt dans l’oeil jusqu’au coude.
Ce sont des passionné·e·s qui organisent les festivals de bière en France (pour la plupart). Très bien. Mais n’oubliez pas que pour certain·e·s, c’est la passion qui est censée payer leurs factures.
Je suis fatiguée de batailler pour une quelconque gratification financière. Je suis fatiguée de me déplacer à mes frais (oui, c’est très chouette les festivals de bière, mais l’un n’empêche pas l’autre), de passer des heures à préparer une prise de parole, fatiguée d’apporter de la valeur à un événement sans en récolter aucun fruit.
Si vous ne pouvez pas payer des intervenant·e·s, ne serait-ce que les défrayer : abstenez-vous de les appeler. Vous n’avez pas les moyens de payer ? Ne laissez pas planer de doute sur une possible prise en charge financière, ne vous contentez pas d’omettre ce détail, n’attendez pas qu’on demande : précisez-le de suite, et on acceptera ou non de le faire gratuitement. Oui, parce qu’on n’est pas des animaux, et faire du bénévolat pour une association est envisageable. Juste, on en a marre d’être pris pour des cons à longueur de journée. On préfère l’honnêteté, surtout quand il est question d’argent – et donc de savoir si je vais pouvoir payer mon loyer ce mois-ci ou non. Personne n’a de temps à perdre : arrêtez de partir du principe qu’on se portera d’emblée volontaires parce que, hein, c’est notre passion.
Prévoyez dans vos budgets, un budget dédié aux intervenant·e·s : c’est normal, c’est la moindre des choses, et c’est ce qui fera la différence. Y’a quelques festivals où je ne mettrai plus un pied à cause de leur mépris pour les conférenciers et intervenants.

Je terminerai sur un dernier point, le vaste sujet du « conseil ». Car ça aussi, c’est une vaste blague. Chaque semaine ou presque je reçois des emails, « j’aimerais lancer tel projet, qu’en dites-vous ? des conseils ? comment est-ce qu’il sera accueilli ? » – « j’aurais besoin de connaître les chiffres de ça, et ça, et puis ça, les avez-vous ?« .
Et moi, bonne poire, je réponds. On ne gratifie aucunement mon expertise, on gratte des infos, c’est tout. On me fait miroiter des avantages, des « on travaillera avec vous », et puis plus rien.
« Bonne ne s’écrit pas avec un C », comme disait ma prof d’espagnol du lycée.


Encore un manque d’honnêteté qui me fait perdre du temps, et donc de l’argent. Pensée à celui qui m’a sollicitée à l’initiative de son projet, qui l’a lancé avec succès, mais qui a choisi un ambassadeur un peu plus médiatisé pour le représenter sans jamais, jamais revenir vers moi pour ne serait-ce que me remercier ou m’informer de la suite. Pensée à celui qui a lancé sa plateforme, à qui j’ai consacré du temps pour lui dire comment organiser une dégustation et à combien, qui m’a suggéré de travailler pour lui, et qui a effectivement lancé sa première dégustation – sans m’en avertir et sans, bien entendu, faire appel à mes services.


Il ne s’agit pas de faire de l’argent partout, à tout prix, sur chaque conseil prodigué : il s’agit de nous laisser le choix et de comprendre que ça peut avoir de la valeur. J’écris tout cela après 3 ans à observer et à apprendre, et j’ai bien conscience que durant ces petites années, j’ai pu moi-même être abusive sur certains de ces points. J’ai essayé de valoriser l’artisanat ici, et ça n’a jamais été pour me faire de l’argent. Mais ça a pu froisser certaines personnes que je les sollicite, que j’use de leur temps, pour m’en servir ici. Si c’est le cas et que vous me lisez : j’en suis désolée et je suis ouverte aux messages pour en discuter, afin que ça ne se reproduise plus.


A tous les opportunistes qui voient le filon de la bière artisanale en pensant devenir riches, mais qui ne connaissent rien au marché, et qui pensent qu’il est normal de solliciter les connaissances de celles et ceux qui sont dans ce milieu depuis un moment sans aucun scrupule : allez vous faire cuire le cul. Si selon vous ces informations n’ont aucune valeur, libre à vous d’aller les gratter chez d’autres. Si vous jugez normal d’appeler des gens pour qu’ils vous aident à monter votre business plan sans avoir de reconnaissance pour eux (je ne parle même pas d’un chèque, juste d’un « merci » et d’un suivi), vous avez un problème. Mais notez qu’on est de plus en plus nombreux·ses à ne plus vouloir tout accepter sous prétexte que c’est notre « passion ».

Vivement que le secteur se professionnalise, que le premier amateur de bière arrête de s’autoproclamer fin connaisseur parce qu’il boit de la cannette américaine à 10€, que toutes les professions autour de la bière soient un minimum reconnues.

Si vous êtes motivé·e pour qu’on se bouge contre tout ça, qu’on écrive une charte à plusieurs mains, écrivez-moi, on trouvera de quoi faire (tous métiers brassicoles confondus, car je sais que les brasseurs·ses sont également victimes de ce travail gratuit).


7 commentaires sur “Billet d’humeur : la passion aussi a ses limites

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  1. Super article Carol-Ann et la réalité du conseils.

    Ma petite expérience de bon s’écrit avec un c:
    Un brasseur s’autorise à me faire venir deux fois chez lui ( avion, et 10 jours). Ensuite il arrive à que je commande en urgence du matériel..
    Lorsque j’envoie la facture: je n’ai jamais rien commandé.
    J’ai été con de faire confiance. Bilan, 2000 euros de matériel donné, 10 jours sur place à bosser et les frais d’avion.. Merci à ce brave brasseur, fanfaron, bien visible mais le bac se retourne toujours sur le pourceau.

    Ca m’a vacciné, mais pas assez..
    Mais je me soigne. Alors, même la « première visite pour voir » elle est aujourd’hui payante » et les brasseurs l’acceptent. Lorsque que je sonne à mon comptable, j’ai de suite 10 minutes facturées, et c’est normal.
    Vous posez une question et la réponse est facile.. ne la posez pas, et si votre choix est mauvais, payez les conséquences.

    L’autres méthodes est de prendre une petite prestation et de tenter de la dilater au point de rupture, là aussi il faut se poser dans le temps et les limites.

    Alors quand un brasseur me demande de suivre son projet et finalement prend un autre conseil parce que je ne suis pas venu le voir en personne gratuitement.. tant mieux. 1000 km, une journée de voyage et un hôtel: cela à un coût.

    J’ai des clients très honnêtes heureusement, qui payent et me font vivre, parce que mon expérience et mon analyse leurs fait gagner de l’argent: win-win.

    Que ce soit une brasserie de 1.5 millions d’hecto/an ou un micro-brasseur de 250 hl/an, j’y apporte le même soin.

    Aujourd’hui, je vais en premier vers des clients qui sont simples, ceux qui commencent déjà par chipoter pour couper les devis en 4… je les laisse avec leurs ciseaux.

    Idem ceux qui ont l’amabilité de réserver 2 jours, insistent pour que ce soit rapide et finalement ne préviennent pas du retard. C’est une fois. Il n’y aura pas de suivante.

    Cela permet de se concentrer sur des missions et d’avoir l’esprit libéré pour la faire pleinement.
    Il y aura toujours moins cher, mais on en a toujours pour son prix.

    Encore bravo pour ton analyse finie.

    Christian Vanhaverbeke

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  2. Bravo pour ce billet, et en effet nos professions-passion autour de la bière doivent être reconnues… Mais je pense que cela sera un long chemin. Bon courage pour la suite !

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  3. C’est délicat comme sujet… Il ne faut pas confondre les services et conseils prodigués par des passionnés dont ce n’est pas l’activité principale, et les services « premium » fournis par ceux dont c’est le métier.

    Il y a généralement une bonne entraide entre les microbrasseurs, j’ai reçu des conseils à mes débuts, aujourd’hui j’en donne tout autant, j’ai même formé des porteurs de projet sur mon installation.

    Malheureusement, c’est peut-être à cause de ça que certains ne font pas la différence lorsqu’ils font appel à des professionnels comme Christian… Mais la seule solution viable, c’est d’être clairs à la base. On fournit tel service, on le facture tant. Point.

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    1. Guillaume, ta distinction entre amateurs et professionnels a une faille importante : les deux catégories sont actives sur le même « marché », et les amateurs qui ne font pas payer leurs services constituent une concurrence déloyale pour les pros, s’apparentant à un dumping salarial.

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      1. Je crois que tu m’as mal compris, Laurent.

        Si je suis ton raisonnement, en tant que brasseur pro, mais n’étant pas « conseiller pro », le fait de conseiller des débutants, de former des porteurs de projets, de donner mon avis sur une installation ou sur le choix d’un équipement, c’est de la concurrence déloyale par rapport aux conseillers professionnels ?

        À partir du moment où je fais ça gratuitement, j’appelle ça de la solidarité entre brasseurs, moi. J’ai aussi déjà demandé deux trois trucs à des collègues pros, je vois pas où est le problème.

        Sinon, quand je dis à un pote « n’achète pas ça, c’est merdique », je concurrence Christian.

        Quand un mec veut se former sur mon équipement, je concurrence l’ifbm.

        Quand je file une seconde génération de levure à un collègue, je concurrence white labs.

        Après les interventions de Caroll Ann ou les prestations de Christian, c’est des services « premium », avec un suivi réel et une grande expérience derrière, c’est normal que ça soit facturé.

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