Est-ce que l’industrie brassicole française en a quelque chose à faire des femmes ?

On va encore me reprocher mes titres racoleurs, mais que voulez-vous : il faut bien attirer l’attention au bout d’un moment.

Constat amer ce matin de ma part, juste comme ça. J’en ai parlé rapidement sur Twitter, mais je voulais aussi développer mon propos ici.

Le contexte, c’est une conférence qui s’est tenue lors du Paris beer festival et pour laquelle nous avons lancé un appel à témoignages. Nous voulions avoir des retours de personnes qui ont vécu des discriminations dans le cadre de leur travail ou de festivals, que ce soit du sexisme, du racisme, de l’homophobie, de la transphobie… Cela dans le but de relayer, de montrer un peu la réalité des choses dans ce monde si bienveillant.

Nous avons reçu des témoignages. Pas énormément, mais assez pour me faire sentir mal, pour être énervée, choquée, abasourdie par ce que je lisais. Il y avait des hommes qui nous écrivaient pour dire ce qu’ils avaient vu là où ils travaillaient, les agressions sexuelles d’un patron sur sa collègue, les discussions entre bonshommes pour s’assurer qu’on discrimine bien les femmes lors d’une embauche, ce genre de choses.

Il y a eu des récits de harcèlement sexuel et moral, de mise au placard pour des avances refusées, d’abus de pouvoir, de confiance. Des témoignages violents, qui ont décidé certaines femmes à quitter le milieu après avoir été traitées comme des moins que rien. Il y a celles dont la parole est toujours remise en doute, celles qu’on rabaisse quand elles parlent de bière. Il y a des victimes de viol et d’agressions sexuelles. Il y a ce mec qu’on protège, parce qu’il aurait une influence, alors qu’il dénigre chaque femme du milieu qu’il croise, dans la vie ou sur internet, si elle ne correspond pas à ce qu’il attend, lui, d’une femme (par exemple, silencieuse et surtout qui ne s’y connait pas mieux que lui).

Je lisais tous ces emails avec la gorge un peu serrée, parfois les larmes qui montaient parce que je comprends le vécu, je comprends le traumatisme et la peur d’en parler. Le courage qu’il aura fallu à ces femmes et ces hommes pour écrire ces emails.

Ma binôme, c’est Anaïs, journaliste, passionnée de bières et militante féministe. Nous travaillons ensemble pour mettre en forme les témoignages, les classer, proposer aux pros des solutions à mettre en place pour être plus inclusifs et bienveillants. On fait un travail bénévole pour ouvrir la brèche, ou du moins continuer de l’agrandir car d’autres l’ont ouverte avant, pour essayer d’avoir du concret dans le changement.

La conférence a lieu. Pour des raisons indépendantes de ma volonté, je ne peux plus y assister. Je suis frustrée d’avoir travaillé dessus et de ne pas pouvoir en parler, mais Anaïs assure la conférence et Pauline accepte gentiment de me remplacer.

Les retours sont bons, les discussions et les débats intéressants pendant et juste après la conférence. Il y a même des personnes qui prennent la peine de m’écrire pour dire qu’elles ont apprécié le contenu (cœur sur vous).

Bref.

Cela va bientôt faire 2 mois que la conférence a eu lieu.

Et voilà le constat amer : les gens concernés s’en foutent.

Quand je râle après des étiquettes sexistes, des blagues misogynes, j’ai une horde de gens qui viennent mecspliquer que « c’est rien, y’a des choses plus graves ».
Quand on parle de ces « choses plus graves », c’est-à-dire qu’on aborde tout de même le sujet de délit pénal, c’est un silence assourdissant en face.

Je vous jure que ça me rend malade. Des femmes et des hommes ont pris le temps et leur courage à deux mains pour nous écrire sur ce qu’ils ont vu ou vécu, dans des bars à bière, dans des caves, des brasseries, des distributeurs.

Quelle est la réponse en face ? Rien. Les syndicats, les éventuelles associations professionnelles, les entreprises, per-sonne n’a demandé plus d’informations, n’a cherché à aller plus loin, n’a pris la peine de nous remercier, conférencières et témoins, d’avoir remonté tout cela et travaillé sur ce sujet qui concerne LEUR industrie aussi.

Donc nous sommes là, trois femmes bénévoles, à essayer d’alerter (pour la… centième fois à peu près), et celleux qui ont le pouvoir de mener des actions concrètes, avec des moyens humains et financiers, ne le font pas. Ou, en tout cas, ne communiquent pas du tout là-dessus. Ne relaient rien.

La parole des victimes compte donc à ce point.

Remarquez, y’a encore quelques jours, je lisais que « la bière est un monde d’hommes, c’est comme ça » et qu’il ne faudrait pas non plus changer son discours pour satisfaire « la minorité offensée » (comprendre : les femmes, soit la moitié de l’humanité).

Par contre, ce qui continue d’être encourageant, ce sont les initiatives des femmes elles-mêmes. Il y a bien sûr toutes celles qui sont là depuis 10, 20, 30 ans et plus, et qui promeuvent leur métier et leur passion à leur échelle, qu’elle soit locale ou plus large – dans les médias. Il y a aussi toutes celles qui sont arrivées au moment du retour de la bière artisanale en France et du boom du nombre de brasseries, qui continuent de prendre de la place. Prendre la place, c’est tenir des conférences pendant les festivals, écrire sur internet, parler dans les médias, montrer en somme que les femmes sont également présentes et douées dans ce métier associé à la bière. La prochaine étape, ça sera d’être payées pour ce travail qui est majoritairement gratuit. Mais ça…

Bref, prendre de la place ce n’est pas effacer les hommes – je vous vois venir – c’est juste arrêter de parler d’eux tout le temps. A terme, ça mettra enfin dans les mentalités que les femmes brassent, boivent, aiment et dégustent de la bière, et qu’elles n’ont pas à justifier de leurs compétences sans cesse. Simple.

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